À travers ses œuvres, Madeleine Sylvain Boucherau a su réveiller la mémoire de plusieurs héroïnes haïtiennes, longtemps endormie sous le poids de l’héritage d’un système façonné par des hommes et pour des hommes. Première femme Haïtienne à être docteure en sociologie, militante infatigable et auteure de plusieurs ouvrages à caractère social, elle incarne une figure incontournable dans l’histoire du féminisme haïtien.
Madeleine Sylvain Boucherau est née en 1903 dans une famille très cultivée et militante, issue de l’élite intellectuelle haïtienne. Fille de Georges Sylvain millitant, poète et avocat, et d’Eugénie Malebranche l’une des leaders du mouvement pacifique contre l’occupation américaine (1915-1934), elle a grandi dans un foyer où l’intelligence était une valeur fondamentale.
Madeleine est la cadette d’une fratrie de quatre sœurs, toutes pionnières dans leurs domaines respectifs. Suzanne Comhaire Sylvain, l’ainée, fut la première femme anthropologue d’Haïti. Yvonne Sylvain fut la première jeune femme haïtienne médecin et Jeanne Sylvain l’une des premières assistantes sociales du pays.
Un combat pour l’émancipation des femmes
À 22 ans seulement, elle participa à la fondation de Saint-Antoine, l’une des premières œuvres sociales haïtiennes. À 33 ans, elle était déjà l’initiatrice du mouvement des guides dans le pays. Elle cofonda également la Ligue féminine d’action sociale, considérée comme la première organisation féministe du pays, le 3 Mars 1934. Là, elle militait contre des lois du code pénal et du code civil haïtien qui faisait de la femme une personne juridiquement mineure, soumise à la volonté de son mari.
Son combat lui a valu, entre autres, la création du lycée des Jeunes filles à Port-au-Prince ainsi que la reconnaissance, en 1950, par la Constitution haïtienne, des droits civils et politiques des femmes. On la retrouva alors, en lice aux élections sénatoriales de 1957 du département de l’Ouest, brisant ainsi le tabou de l’insignifiance des femmes sur le plan politique. Ce fut un événement sans précédent, une remise en cause de l’ordre patriarcale qui validait la position sociale d’une personne sur la base de son genre. Grâce à son activisme, elle a contribué de manière significative aux avancées politique et sociale en matière d’émancipation féminine. Bien que de nombreux engagements pris par l’état en faveur des femmes tardent à se concrétiser, il est nécessaire que son combat ainsi que celui de ses camarades féministes soit vénéré et suivi comme exemple.
Des œuvres au service de la mémoire des femmes haïtiennes
Passionnée par le respect des droits des femmes, elle a été très active dans l’éducation citoyenne de femmes haïtiennes et a consacré son parcours académique au combat contre l’invisibilité des femmes dans l’histoire d’Haïti. Ses œuvres démontrent la portée de son engagement. À la fois scientifique, littéraire et militante, elles reflètent le combat d’une femme en avance sur son temps qui veut porter le plus loin possible la lutte pour l’émancipation des femmes.
Ainsi, elle a publié sa thèse de doctorat en 1957 par les presses libres en Haïti titrée : « Haïti et ses femmes: une étude d’évolution culturelle ». Dans cette œuvre, Madeleine Sylvain Boucherau propose une analyse du rôle des femmes à travers plusieurs périodes de l’histoire. Tout en dénonçant des mécanismes d’exclusion, elle fait de ce texte une véritable réhabilitation mémorielle en retraçant leur participation à la vie sociale, politique et culturelle dans le pays.
En 1944, elle publia « Éducation des femmes en Haïti » qui lui a valu le prix « Susan Brownwell Anthony ». Ce livre plaide en faveur d’une réforme de l’éducation où toutes les femmes doivent recevoir la même qualité d’éducation que les hommes. Selon elle, l’éducation est le seul chemin réel de l’émancipation des femmes.
Toujours en 1944, elle publia « Lecture Haïtienne : La Famille Renaud », une œuvre qui s’inscrit dans la volonté de transmettre une éducation civique à la jeunesse haïtienne. En 1946, elle publia « Les Droits des femmes et la nouvelle Constitution », in La Femme haïtienne répond aux attaques formulées contre elle à l’Assemblée Constituante ou elle défend la légitimité des femmes de participer aux prises de décision civique et politique.
En 1950, elle publia « La Classe moyenne en Haïti », in Matériaux pour l’étude de la classe moyenne en Amérique Latine, Washington, Département des sciences-sociales de l’Union Panaméricaine où elle présente les défis confrontés par la classe moyenne haïtienne tiraillée entre tradition et modernité, élitisme et réforme.
Aujourd’hui Madeleine Sylvain Boucherau n’est plus, mais ses œuvres continuent de vivre à travers plusieurs générations de femmes qui, grâce à son combat, n’ont plus à subir certaines barrières. Aujourd’hui les femmes peuvent voter, se réunir en association, briguer des mandats politiques. Elle est la preuve vivante que le combat du féminisme est autant politique que social.
Hier, elle appelait des femmes à la conscience citoyenne; aujourd’hui cet appel demeure d’actualité. La citoyenneté est une urgence et plus que jamais Haïti a besoin de citoyennes engagées. Faisons de Madeleine Sylvain Boucherau un symbole vivant et rendons hommage à son travail en poursuivant, avec détermination le combat pour une société plus juste.













