Entre pauvreté, violence sociale, marginalisation, abandon, les épaules des mamans haïtiennes fléchissent sous le poids trop lourd d’un titre de « Poto mitan ». Si ce qualificatif est souvent perçu comme le couronnement de la carrière maternelle, cet article propose d’en exposer les injustices dissimulées derrière cette appellation.
En Haïti la fête des mères est un moment empreint de célébration, de respect et de reconnaissance. Ce jour-là, les mères sont vénérées, reçoivent des cadeaux et beaucoup de sympathie de la part de leur entourage. Partout dans les médias et les lieux publics, on fait place à des éditions spéciales essentiellement consacrées à cet événement annuel. Ce rendez-vous du dernier dimanche du mois de mai qu’aucune maman ne voudrait rater ne passe jamais inaperçu.
Je me rappelle, que toute petite, à l’école, chaque mois de mai, j’économisais de petites pièces de monnaie de mon argent de poche afin d’acheter un petit cadeau pour maman le jour de la fête. L’école nous encourageait également à écrire des mots d’amour envers nos mamans dans de petites cartes. Je n’oublie pas non plus les fleurs appelées pour l’occasion « fleur des mères » qu’on retrouve toujours accrochées à nos poitrines en guise de célébration et de remerciements.
Ce sont vraiment des moments de débordement de joie et d’émotion pour les mamans. Les poésies pleuvent à tout bout de champs. Ce jour- là, plusieurs ont eu la conscience d’exister réellement dans une société qui les marginalise assez souvent. Derrière ces cadeaux et célébration d’une journée, se cachent très souvent des femmes brisées, amputées de leur rêve qui portent à bout de bras la survie de leur famille dans un pays en situation très précaire.
Être mère en Haïti, c’est jongler entre une violence omniprésente, une pauvreté chronique et un état en défaillance. Selon IHSI, 45% des familles haïtiennes sont dirigées par des mères seules. La plupart, sans emploi régulier, sans trop de formation, se battent pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants dans cet environnement hostile. Sans support de l’État, au milieu d’une insécurité chronique, ces mamans risquent leur vie pour tenter de sauver celle de leur progéniture.
Le terme « poto mitan », désigne celle qui soutient tout, l’épine dorsale de toute construction. Héritée des traditions communautaires, cette expression est apparemment valorisante. Cependant, elle devient au fur à mesure un poids silencieux, un sacrifice trop lourd à porter pour ces dames aux épaules déjà fébriles. Derrière ce titre par lequel on voulait faire incarner la noblesse, on oublie les souffrances, la surcharge physique et mentale, les violences et toute forme de malversations subies par ces femmes. Plusieurs féministes s’accordent à considérer ce fait comme une image servant plutôt à enfermer les femmes plutôt qu’à les valoriser.
La plupart du temps, cette maternité rime avec les différents problèmes socio-économiques existant dans leur milieu. En tant que « poto mitan », elles subissent encore plus ces problèmes que les autres. Aujourd’hui, en Haïti, l’insécurité constitue le problème phare auquel les mamans sont confrontées. Plusieurs, contraintes de laisser leur maison, subissent de plein fouet les affres d’une vie difficile à vivre. Ces mamans déplacées sont abandonnées par l’État. La plupart du temps, elle doivent supporter seule une famille abandonnée par le père.
Ces « poto mitan » sont également ces mamans « madan Sara », qui soutiennent malgré toutes les difficultés rencontrées, l’économie haïtienne. Voyageant dans de très mauvaises conditions, elles subissent toutes sortes d’abus pour assurer la survie de leur famille. Ces mamans sont exténuées sous le poids d’un système qui ne cesse de les opprimer. Elles sont ces mères, femmes au foyer, utiles à l’économie mais invisibilisées, et pourtant ce sont elles qui portent entre leur main tant d’ouvrages et tant d’avenir. Ce sont ces mamans très impliquées dans leur communauté, ces mamans qui occupent des places importantes dans la société et qui pourtant, se voient réduites à des conditions de subalternes, jugées non pas à la hauteur de leurs œuvres, mais à partir de leur seule féminité.
Aujourd’hui, il est grand temps que cesse cette hypocrisie. Le rôle de ces femmes ne doit plus être réduit à cette métaphore silencieuse qui regorge de sacrifices essentiels à la survie d’une société mais pourtant les tuent à petit feu. Les « poto mitan » ne doivent plus être celles qui portent tous les poids. Celles qui subissent le plus les affres d’une société construite sur des bases inégalitaires. Leur résilience, leur intelligence, leur implication mérite non seulement des louanges et des célébrations mais surtout des politiques publiques en leur faveur. Des politiques en faveur de ces femmes au foyer, en faveur de ces « madan Sara », en faveur de toutes ces femmes marginalisées et oubliées et pourtant sans qui la société ne saurait tenir debout.













