La crise haïtienne continue de s’aggraver à un rythme soutenu. Sécurité, économie, climat, gouvernance : tous les indicateurs convergent vers une détérioration profonde des conditions de vie. Selon les résultats de la dernière analyse de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), pour la période allant de septembre 2025 à février 2026, plus de la moitié de la population analysée, soit 51 %, est classifiée en Phase 3 (Crise) de l’IPC ou plus, représentant 5,7 millions de personnes.
D’après la CNSA, parmi les 5,7 millions de personnes concernées, 17 %, soit environ 1,9 million, se trouvent en Phase 4 (Urgence) de l’IPC, tandis que 34 %, soit 3,8 millions de personnes, sont classifiées en Phase 3 (Crise).
Par ailleurs, les résultats de l’analyse de la Sécurité alimentaire aiguë (SAA) de l’IPC indiquent une nouvelle détérioration par rapport à la précédente évaluation. En effet, la proportion de la population en Phase 3 et plus est passée de 48 % en août 2024 à 51 % pour la période courante. Une évolution qui traduit l’enracinement de la crise alimentaire et la fragilisation croissante des ménages.
Groupes armés, agriculture et inflation : des causes structurelles
Selon la CNSA, l’emprise croissante des groupes armés sur de larges portions du territoire national constitue l’un des principaux facteurs de cette dégradation. Cette situation perturbe les circuits d’approvisionnement, limite les opportunités économiques et entrave le fonctionnement normal des marchés.
À cela s’ajoutent les difficultés d’accès aux intrants agricoles, qui affectent négativement la performance du secteur agricole, déjà fragilisé. Ainsi, l’ensemble de ces contraintes contribue à asphyxier l’économie haïtienne et à réduire les capacités de résilience des populations rurales et urbaines.
En parallèle, la hausse des prix à la consommation demeure préoccupante. Pour la période allant d’août 2024 à juillet 2025, l’inflation a progressé de plus de 25 %, dépassant même 30 % en août 2025, selon les données compilées par la CNSA. Cette flambée des prix réduit considérablement le pouvoir d’achat des ménages et accentue leur exposition à l’insécurité alimentaire.
L’IHSI confirme une crise économique prolongée
Les constats de la CNSA sont corroborés par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Dans un rapport publié en 2025, l’institution révèle que le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë est passé de 2,3 millions en décembre 2018 à plus de 5,7 millions en septembre 2025.
Selon l’IHSI, cette évolution s’inscrit dans un contexte de récession économique prolongée. En effet, l’économie haïtienne enregistre une septième année consécutive de recul du produit intérieur brut (PIB), confirmant une trajectoire récessive durable et une incapacité chronique à renouer avec la croissance.
Cette contraction cumulée est alimentée par des chocs sécuritaires, politiques et sociaux répétés. Ces facteurs accentuent les vulnérabilités macroéconomiques, désorganisent les secteurs productifs et affaiblissent durablement les moyens de production.
Chaos sécuritaire et paralysie de l’économie
Pour l’IHSI, les causes de la contraction du PIB en 2025 ne diffèrent pas fondamentalement de celles observées les années précédentes. Toutefois, la crise sécuritaire sans précédent joue un rôle central. Le rançonnage des transporteurs sur les axes stratégiques, le blocage de plusieurs routes nationales et la paralysie des principaux marchés publics de Port-au-Prince ont fortement restreint les marges de manœuvre des agents économiques.
À ces contraintes s’ajoutent des chocs logistiques majeurs. Depuis novembre 2024, les vols internationaux de passagers sont suspendus à l’Aéroport international Toussaint Louverture. Dans le même temps, les activités du Port international de Port-au-Prince ont connu un ralentissement significatif au cours de la même année fiscale.
Ainsi, l’économie haïtienne continue de subir les contrecoups conjugués de l’insécurité, de l’instabilité politique et des tensions sociales. Cette situation entraîne une décapitalisation progressive des agents économiques, la fermeture ou le déplacement d’entreprises, ainsi que des licenciements massifs. Aucun des trois grands secteurs de l’économie n’a été épargné.
Entre stagflation et dépression économique
Enfin, l’IHSI estime que la crise économique haïtienne des sept dernières années constitue un véritable cas d’école. Elle combine à la fois des caractéristiques de stagflation et de dépression économique.
Théoriquement, rappelle l’Institut, la dépression se manifeste par une baisse durable de l’activité économique, généralement accompagnée d’une diminution des prix. Or, en Haïti, cette contraction s’accompagne au contraire d’une inflation généralisée. En 2025, l’Indice général des prix à la consommation (IPC) a enregistré des variations de 31,9 % en glissement annuel et de 28,3 % en moyenne annuelle, contre 27,9 % et 25,8 % en 2024.
Cette évolution met en évidence une intensification des pressions inflationnistes, principalement d’origine interne. Une configuration atypique qui accentue la précarité des ménages et limite toute perspective de reprise à court terme.
À la lumière de ces données, la situation alimentaire et économique d’Haïti apparaît plus fragile que jamais. La combinaison de l’insécurité généralisée, de la récession prolongée et de l’inflation persistante continue de pousser des millions de Haïtiens vers une vulnérabilité extrême, sans qu’une réponse structurelle durable ne se dessine à l’horizon.












