Cette semaine, le nouveau numéro de la chronique « La vie des mots », présenté par Frantzley Valbrun, dans le Journal La Ruche, vous propose une radiographie du monde littéraire haïtien en péril. Nous respirons la nostalgie de grands chefs-d’œuvre comme Gouverneurs de la rosée (Jacques Roumain), Compère général soleil (Jacques Stephen Alexis), Adriana dans tous mes rêves (René Depestre), Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (Dany Laferrière), Les Dis-Hommes Noirs (Etzer Vilaire), La famille des pitit caille (Justin Lhérisson), Léa cocoyé (Maurice Sixto), Dezafi (Frankétienne), Nan lonbray linosans (Pauris Jean Baptiste). Aujourd’hui, tout cela s’est abîmé. Nous vivons sous la trame de l’incertitude, sans l’oxygène des mots, sans le pouvoir des verbes. Nous voici dans une course folle vers le grand temps de la mort de la lecture ! Où sont passés les lieux de rencontre ? Les salles de cinéma ? Les bibliothèques et les centres culturels ?
Haïti, à l’instar de tous les autres pays des Caraïbes, a nourri, dans le temps, une littérature très riche et diversifiée. Selon les époques et les écoles de pensée, elle a produit de nombreuses œuvres traitant de thématiques variées à travers des genres spécifiques. Que ce soit pour la poésie, le théâtre, la nouvelle ou le roman, les livres constituent, en quelque sorte, le pont intelligent qui relie le public (les lecteurs) et les auteurs. En effet, les espaces jouent le rôle d’initiateur tout en assurant des connexions parfaites. Cependant, dans le contexte actuel où évolue la société haïtienne, les livres ne sont plus accessibles au public. Les clubs littéraires se font rares. Le petit lectorat haïtien est en voie de disparition et, en grande partie, les bibliothèques ont été détruites.
Livrée à cette situation alarmante, la jeunesse haïtienne patauge dans une médiocrité presque absolue et dans une ignorance incontrôlable. Elle a peu d’accès aux activités de l’esprit, et n’a plus accès au loisir de lire. Quant aux publications des jeunes auteurs nombrilistes, très peu d’entre elles donnent le goût de lire et de rêver. Pour certains qui ont reçu la bénédiction des « maîtres », ils considèrent les autres comme des novices ou encore des incompétents. Quelle illusion ! À défaut d’un lectorat avisé et d’une communauté littéraire bien structurée, de nombreux amateurs de plume sont boycottés. Il s’agit là d’un problème intergénérationnel qui se répète toujours. Une situation qui a engendré un déficit de reconnaissance au sein du secteur.
Et pour les prix littéraires?
En Haïti, il y a très peu de prix qui valorisent la qualité artistique des œuvres. Jusqu’à présent, on peut citer seulement deux prix jouissant d’une notoriété nationale : le Prix Henri Deschamps, décerné chaque année à une œuvre remarquable, et le Prix Amaranthe des Éditions C3, attribué à un recueil de poésie et à un roman dans la catégorie fiction. Mais en réalité, après l’attribution de ces prix, il n’y a pas véritablement de public pour se procurer les livres, les scruter, les déguster et les analyser dans le but de les valoriser.
De plus, il ne semble pas y avoir de critique institutionnalisée qui s’occupe de la question du livre dans le milieu littéraire haïtien. Quant aux propos recueillis sur les textes primés lors des concours, ils constituent le plus souvent des critiques moribondes. Ils ne font que propulser de simples opinions paralittéraires. Ces dernières étouffent le véritable élan créatif dès la source même des écrits. À quoi s’attendre dans une société où on ne discute pas des livres ? C’est une juste interrogation. À quoi s’attendre dans une société où les gens ne veulent pas discuter des livres de manière véritablement constructive ?
Je crois fermement que les livres meurent parce qu’on ne les discute pas ! Les mots parlent toujours sans accent, et ils n’ont pas de lieux. Les verbes parlent souvent sans règles, et ils n’ont pas de formes. Les phrases ne communiquent aucun message, car elles n’échappent jamais aux sens mensongers des histoires agonisantes. Quid de l’avenir du livre en Haïti ?

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