La situation en Haïti ne cesse d’empirer. D’une part, les acteurs politiques s’enlisent dans des querelles inutiles, tant du côté du Conseil présidentiel que du gouvernement ; d’autre part, la société civile multisectorielle n’arrive pas à trouver un modus operandi pouvant présenter une alternative viable à cette crise systémique à plusieurs volets. Au-delà de tout ce panorama lugubre et macabre, tel fut mon étonnement face à une publication du Ministère de la Planification et de la Coopération externe, à travers une liste de la Direction de la Coordination des Activités des ONG (DCAONG), reconduisant pas moins de 130 ONG autorisées à opérer sur le territoire pour l’exercice fiscal 2025-2026.
Par probité intellectuelle, je ne saurais nier l’apport de certaines ONG sur le terrain, surtout dans les milieux reculés où l’État est aux abonnés absents, ni le nombre d’emplois créés, car le taux de chômage étant insupportable dans le pays, elles offrent des salaires mirobolants à certaines personnes, aidant d’une façon ou d’une autre à soulager certaines familles. D’autre part, il y a une pullulation des ONG qui constitue une anomalie grave. À ce rythme-là, il faut tirer la sonnette d’alarme : aucun pays au monde aspirant à un développement réel ne regorge d’un nombre aussi imposant d’ONG.
Chronologiquement, pour comprendre cette emprise des ONG en Haïti, il faut remonter à 1994, lors du retour de Jean-Bertrand Aristide, où l’on a pu constater ce que l’éminent professeur Sauveur Pierre Étienne qualifie d’invasion. Dans son ouvrage Haïti : l’invasion des ONG, il démontre à quel point les ONG sont omniprésentes et arrivent même à se donner des prérogatives relevant des attributions de l’État haïtien. De manière méthodique et ordonnée, il catégorise les ONG et montre le rapport étroit existant entre leur prolifération et le sous-développement chronique d’Haïti.
Dans cette même perspective, il y a lieu de citer le livre de Beguens Théus intitulé ONG et pauvreté en Haïti. L’auteur, ayant travaillé pour plusieurs ONG, tant européennes qu’américaines, est un témoin privilégié de ces institutions. Il a pu démontrer, par une analyse rationnelle, toutes les facettes de la pauvreté en Haïti et conclure que l’aide fournie par les ONG est une aide qui n’aide pas à sortir de l’aide, mais au contraire une aide qui tend à pérenniser le sous-développement. Le constat est sans appel : bon nombre de projets réalisés sur le terrain par les ONG ont un effet placebo et n’arrivent pas à résoudre des problèmes d’ordre structurel et systémique.
Face à l’inaction de l’État haïtien, voire même à son incapacité à répondre aux desiderata de la population haïtienne, on assiste inexorablement à la prépondérance des ONG qui, sous prétexte de crise humanitaire, profitent pour asseoir — comme le disait si bien feu le professeur émérite Anil Louis-Juste dans son texte ONG : Ki gouvènman ou ye ? — un modèle capitaliste ultralibéral reléguant l’humain au second plan, avec une forte propension au gaspillage de fonds à travers des programmes montés de manière abracadabrante, pour des résultats mitigés et, pour la plupart, inefficaces et inefficients. Il dénonce, entre autres, l’affaiblissement de l’État par les ONG, qui se comportent pour la plupart en maîtres et seigneurs, forts de leur potentiel économique, allant jusqu’à mettre l’État haïtien devant le fait accompli.
Suite au séisme ravageur du 12 janvier 2010, le nombre d’ONG sur le terrain a atteint son paroxysme, ce qui nous porte à questionner le cadre légal portant sur l’établissement et le fonctionnement des ONG en Haïti. Tout porte à croire qu’il existe une connivence entre certains acteurs étatiques et des ONG en vue de perpétuer le cycle de l’assistanat et, par ricochet, le règne de la corruption généralisée inhérente à l’État haïtien depuis son érection.
Il faut qu’il y ait un véritable débat autour de cette présence flagrante des ONG, tant au niveau de l’élite intellectuelle qu’au sein de la société haïtienne dans tous ses compartiments, afin de forcer les décideurs à redéfinir les mécanismes autorisant l’établissement des ONG tout en en limitant le nombre. L’heure n’est plus aux beaux discours ; il nous faut agir avec célérité, car il y a urgence dans la demeure. Il nous faut substituer à nos intérêts personnels l’intérêt collectif comme priorité. Nous devons conjuguer nos efforts afin de bâtir un pays où l’État est le maître incontesté et joue pleinement son rôle de régulation. Il nous faut rompre avec ces pratiques se révélant néfastes pour le pays et sortir de ce labyrinthe du sous-développement, car l’ancien représentant spécial du Secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA) en Haïti, dans son ouvrage L’échec de l’aide internationale à Haïti : dilemmes et égarements, dresse un tableau sombre de l’aide internationale en Haïti, dont les ONG sont les principales protagonistes.
Je ne me pose pas en chasseur d’ONG, mais, depuis ma position de citoyen engagé œuvrant pour le développement réel d’Haïti, je plaide pour une nouvelle approche de l’aide internationale afin qu’elle soit véritablement efficace et qu’elle contribue à sortir le pays de cet abîme, à travers des mécanismes plus transparents. Il est également impératif que l’État haïtien réduise drastiquement le nombre d’ONG opérant sur le territoire national et qu’il prenne enfin ses responsabilités en s’attaquant aux véritables problèmes d’ordre structurel et conjoncturel, en collaboration avec des partenaires respectant les normes établies. Cela aura un impact bénéfique pour une population aspirant à des jours meilleurs.
Thédison Germain N. DENIS
Chirurgien-dentiste de formation
Mémorant en sciences politiques / relations internationales














Rien à critiquer négativement, sincèrement, c’est du très bon boulot.
Travail d’experts je dirais !
Très belle analyse!💥