Le 18 mai, date sacrée pour la mémoire collective haïtienne, commémore la création du drapeau national à l’Arcahaie en 1803, symbole d’unité et de résistance face à l’oppression coloniale. Chaque année, cette journée est l’occasion de renouer avec une identité forgée dans le sang et la lutte. Pourtant, cette année encore, la commémoration se tiendra au Cap-Haïtien, loin de son berceau historique. Une décision imposée par la réalité brutale de l’insécurité qui ronge le pays. Quand le drapeau, symbole de fierté nationale, est contraint à l’exil, que reste-t-il de la souveraineté symbolique d’une nation ? Ce déplacement, bien plus qu’un simple ajustement logistique, soulève une question douloureuse : faut-il désormais fuir les lieux de mémoire pour les sauver ?
Drapeau, mémoire tissée de lutte
Bien plus qu’un tissu bicolore, le drapeau haïtien incarne une histoire de résistance et de dignité. Né à l’Arcahaie le 18 mai 1803, fruit d’un geste symbolique fort de Jean-Jacques Dessalines — déchirant le drapeau français pour n’en garder que le bleu et le rouge — il représente l’acte fondateur d’une nation en quête d’émancipation. Célébrer cette journée dans la ville même de sa naissance, c’est maintenir vivante la mémoire d’une révolte devenue indépendance, et rappeler que l’identité d’un peuple ne se négocie pas, même sous menace.
L’Arcahaie n’est donc pas un lieu ordinaire : c’est un espace sacré dans la conscience historique nationale. Le déplacer, c’est déplacer la mémoire elle-même. Et à travers ce geste, c’est toute une symbolique qui vacille : comment transmettre aux générations futures un héritage que nous n’arrivons plus à défendre ?
L’insécurité, une force qui efface la mémoire
Quand l’État recule face aux menaces, ce ne sont pas seulement les routes ou les villes qu’il abandonne, mais aussi les lieux de mémoire et les piliers de l’identité collective. L’insécurité, omniprésente dans plusieurs régions du pays, notamment à l’entrée de l’Arcahaie, a transformé des zones historiques en territoires inaccessibles. Et dans ce chaos, même les symboles les plus forts, comme le drapeau, se voient relégués à des seconds rôles, déplacés, déracinés.
Ce déplacement de la fête nationale, pour des raisons sécuritaires, est un aveu silencieux d’impuissance. Il marque un moment où la peur dicte le calendrier patriotique. Une commémoration déplacée, ce n’est pas simplement une cérémonie ailleurs : c’est une mémoire fracturée, une nation qui perd ses repères symboliques les plus profonds. C’est aussi un signal alarmant envoyé à la jeunesse : celui d’un pays qui, faute de garantir la sécurité de ses lieux fondateurs, cesse d’habiter son histoire.
Quand la peur décide, et que la politique finance l’oubli
Déplacer la célébration du drapeau ne saurait être un geste anodin. C’est une décision politique, lourde de sens, et coûteuse. Plus de 300 millions de gourdes ont été décaissées pour organiser cette commémoration dans le Nord. Une somme considérable, investie pour célébrer une mémoire nationale… à distance de son origine. Ce paradoxe est criant : l’État trouve les moyens de faire la fête, mais pas ceux de sécuriser l’Arcahaie, là où tout a commencé.
Ce déplacement révèle une inquiétante tendance : adapter les symboles aux conditions d’insécurité au lieu de rétablir les conditions pour préserver les symboles. À force de céder, on s’habitue à reculer. On normalise le déplacement des valeurs, la migration des repères, jusqu’à ne plus se souvenir où tout a commencé. Et quand un peuple oublie où est né son drapeau, il commence à perdre ce pour quoi il s’est battu.
Lorsque même les symboles fondateurs doivent fuir leur terre natale, c’est qu’un cap dangereux est franchi. Le drapeau, censé incarner l’unité et la fierté d’un peuple, se retrouve exilé de l’Arcahaie, comme un réfugié dans sa propre patrie. Ce n’est pas seulement une fête que l’on déplace, c’est une mémoire que l’on déloge, une histoire que l’on rend fragile.
La culture, tout comme la mémoire, ne peut vivre sous escorte ni s’épanouir dans l’évitement. Tant que l’insécurité dictera les choix symboliques, le pays continuera d’errer, privé de ses racines. Alors posons-nous cette question : combien de symboles devrons-nous encore sacrifier avant de réaliser que la mémoire aussi a besoin de protection ?













