En Haïti, survivre à la violence n’est guère libératrice. Les cicatrices invisibles s’accrochent aux âmes comme des chaînes. Dans un pays où les gangs dictent la peur et où l’impunité prolonge les blessures, la santé mentale demeure un désert, laissant des milliers de femmes, hommes et enfants enfermés dans leurs douleurs silencieuses. Ces blessures ne se voient pas, mais elles rongent. Crises d’angoisse, dépressions, insomnies, troubles de mémoire… autant de séquelles qui transforment le quotidien en un champ de bataille intérieur.
Dans le monde, une personne sur cinq connaîtra au cours de sa vie un trouble mental durable : dépression, anxiété ou syndrome de stress post-traumatique. Pourtant, seuls 2 % des personnes touchées reçoivent un traitement approprié selon l’agence ONU Femmes. En Haïti, ces chiffres, en plus d’être pire, se doublent d’une réalité sanglante. Rien que pour le trimestre avril-juin 2025, 1 520 personnes ont été tuées et 609 blessées dans une spirale de violences selon un rapport du BINUH. Dans le même temps, 628 victimes de violences sexuelles ont été recensées, dont 85 % ont subi des viols collectifs. Dans un tel contexte, chaque crime laisse une trace, des séquelles qui ne disparaitront pas avec le temps.
« Ce jour-là, c’était le pire moment de ma vie. Trois bandits sont montés dans le bus. Ils m’ont prise, traînée dehors. Ils ont volé mes affaires, m’ont violée, m’ont battue, puis m’ont laissée partir. Aujourd’hui, ça fait des années… mais ce souvenir reste collé dans ma tête », raconte Jeannina, rescapée d’un viol collectif, qui ose à peine se confier à nous.
Pour beaucoup de victimes de viol, ce qui s’en suit s’avère bien plus brutal, bien plus définitif. À Port-au-Prince, en mai dernier, cinq femmes qui rentraient d’une fête n’ont jamais atteint leur foyer. Sur leur route, dans la zone de Simon Pelé, elles ont croisé la grande faucheuse, des membres du gang de la zone qui pillaient et brûlaient une concession automobile. Ce qui suivit fut d’une brutalité qui dépasse l’imaginaire : violées collectivement, les cinq femmes furent ensuite abattues à bout portant, leurs corps abandonnés comme si leur vie n’avait jamais compté.
Cet épisode, aussi bref qu’atroce, incarne la mécanique de terreur qui ronge Haïti : un pays où les balles lacèrent les chairs, où les femmes sont réduites au silence par le viol et la mort, et où la peur s’installe comme une seconde peau. Pourtant, malgré l’ampleur de ces traumatismes, la santé mentale demeure reléguée au dernier rang des priorités publiques, ignorée des institutions censées protéger et soigner.
Santé mentale : la grande oubliée
« Les effets psychologiques les plus fréquents observés chez les survivant.e.s de violences en Haïti sont en particulier les Troubles de Stress Post-Traumatique, l’anxiété, la dépression, les troubles relationnels, l’évitement, et autres », explique Belandy Saint-Vil, psychologue et travailleuse humanitaire à Port-au-Prince. Elle rappelle que ces troubles ne sont pas de simples « faiblesses passagères ». Ils s’installent, paralysent, isolent. Derrière chaque cas de stress post-traumatique ou de dépression non soignée, se cache une vie suspendue.
Selon l’OMS, dans un contexte de crises complexes, la fréquence de ces troubles peut passer de 10 à 25 %. Pourtant, ici, la santé mentale reste marginalisée. Moins de 8 % du budget 2024-2025 est consacré à la santé, et plus de 60 % de cette enveloppe part dans des dépenses de fonctionnement. Selon les données disponibles, la santé mentale n’atteint même pas la barre de 1 % du budget du Ministère. En 2019, le pays comptait seulement une quinzaine de psychiatres pour plus de 11 millions d’habitants, selon le journal Ayibopost.
Dans la pratique, l’offre est quasi inexistante. Les deux seuls hôpitaux psychiatriques du pays – Beudet et Mars & Kline – totalisaient 180 lits pour toute la population. Ils sont tous les deux aujourd’hui fermés à cause de l’insécurité. Quelques cliniques privées existent, mais elles restent inaccessibles, à moins d’avoir les moyens de débourser. Les ONG et associations locales comme la Fondation Sérovie, la Fondation Toya ou encore l’Association Haïtienne de Psychologie tentent d’offrir des consultations mobiles ou du soutien psychosocial, mais leurs actions restent ponctuelles, souvent limitées par des financements précaires.
Face à ce vide, la responsabilité de l’État et du Ministère de la Santé est directement posée. Le droit à la santé mentale n’est pas garanti. L’État ne l’intègre pas dans ses priorités, et les victimes de violences sont abandonnées à leurs souffrances invisibles.
Quelles pistes pour sortir de l’angle mort ?
Face à cette indifférence institutionnelle, la psychologue Belandy Saint-Vil avance plusieurs pistes concrètes pour soulager, dès maintenant, la détresse des survivants. « Il faut d’abord sensibiliser et éduquer la population sur les différents types de violences, sur les droits des victimes et sur les ressources disponibles », insiste-t-elle.
Pour elle, il faut réagir sans attendre elle propose la mise en place de lignes d’assistance accessibles. Des « lignes vertes » dit-elle, capables d’apporter un soutien immédiat et d’assurer un suivi en temps réel avec les survivants. D’autant plus, la psychologue souligne la nécessité d’unir les forces pour un meilleur impact : multiplier les partenariats entre les institutions publiques, les ONG et les acteurs humanitaires pour bâtir un vrai réseau de protection au sein de cette crise.
Mais réagir dans l’urgence ne suffit pas selon elle. Pour Saint-Vil, la bataille doit aussi se jouer sur le terrain politique. Elle appelle les décideurs à intégrer enfin la santé mentale dans leurs priorités. Cela passe par « des campagnes nationales d’information pour déconstruire les tabous, par la gratuité ou au moins l’accessibilité financière des soins, et par une décentralisation des services, afin que même les zones enclavées puissent bénéficier de soutien ». La psychologue va plus loin : la réhabilitation des auteurs de violences doit aussi être pensée, une stratégie indispensable pour briser le cycle infernal de la violence.
Pourtant, pour des victimes comme Jeannina, l’espoir de voir les décideurs réagir reste bien mince. L’État, dit-elle, est bien trop occupé à fuir les bandits, à abandonner ses propres bâtiments dans la capitale, pour s’intéresser à ce qui se passe dans la tête des victimes.
« Yo pa janm wè sa n ap viv. Menm yomenm yo nan kouri, yo kite pil gwo batiman channmas yo. Sèl noumenm ki konn sa n ap andire. Mizè n se pou nou poukont nou, pèsòn pa bannou regle anyen pou yo. », lâche-t-elle, d’une voix fatiguée.
Pour Jeannina, vivre dans ce pays est devenu trop lourd. Comme pour beaucoup, elle n’a pas pu imaginer un avenir ici. La seule issue, c’était de partir. « Rester, c’était attendre la mort chaque jour. J’ai préféré fuir, même si je laisse tout derrière », confie-t-elle.
Pourtant, jusqu’à présent, même en dehors du pays, elle n’a entrepris aucune démarche pour consulter un spécialiste. Elle vit chaque jour avec ce trauma, enfoui, mais toujours présent. La violence a quitté son corps, mais elle s’est incrustée dans son esprit. Et sans prise en charge, ce poids invisible continue de l’écraser, comme il écrase des milliers d’autres victimes réduites au silence.
Nom d’emprunt utilisé afin de préserver l’anonymat de la victime (Jeannina).













