La santé mentale en Haïti reste largement sous-estimée, souvent entourée de silence et de stigmates. Au Cap-Haïtien, l’initiative Le Refuge, portée par DevlopMantal, tente de changer cette réalité en offrant un espace d’écoute, de partage et d’accompagnement ouvert à tous.
Il y a quelque chose de délibérément doux dans la façon dont Le Refuge accueille ses participants. Avant même de s’asseoir, chacun joue à la marelle. Un rituel d’entrée qui peut sembler anodin, mais qui dit tout de la philosophie de l’espace. Relâcher la pression. Créer du lien. Arriver autrement.
Ensuite, une petite attention attend chaque participant : une sucrerie accompagnée d’un mot positif. Puis le cercle se forme, le thème du mois est posé – le stress, la résilience, la renaissance,… – et la parole circule. Librement, à son rythme, et surtout sans jugement.
« Le Refuge, c’est un espace où tu peux enfin être toi-même, déposer ce que tu portes, et retrouver un peu de paix, de joie et de force pour avancer », résume Nathanaëlle Bien-Aimé, fondatrice et coordonnatrice de DevlopMantal, qui anime les séances avec son équipe de professionnels bénévoles.
Les méthodes varient selon les séances. Thérapie Communautaire Intégrative, art-thérapie, écriture thérapeutique, exercices de respiration, discussions en groupe. Une boîte à suggestions permet à chacun de proposer des thèmes. Une autre, la boîte de soulagement, recueille les mots que certains n’arrivent pas encore à dire à voix haute.
Ce que la boîte de soulagement a révélé
C’est précisément cet outil qui a produit le moment le plus inattendu depuis le lancement du Refuge, en novembre 2025. À travers les petits papiers déposés anonymement, des souffrances profondes ont émergé. Des situations de violences, d’abus, portées en silence depuis longtemps.
« Ce que nous avons découvert à travers cette initiative a été très fort », confie Nathanaëlle Bien-Aimé. « Mais ce qui m’a aussi profondément marquée, c’est l’évolution de ces mêmes personnes au fil du temps. Lors des séances suivantes, certaines ont commencé à verbaliser leurs émotions, à s’exprimer davantage et à dire qu’elles se sentaient plus légères. »
Passer du silence à la parole, puis à une forme d’apaisement. C’est ce mouvement-là que l’équipe observe, séance après séance. Un mouvement qui a trouvé son expression la plus touchante lors de l’anniversaire de DevlopMantal, le 22 février dernier, quand un participant est venu offrir un cadeau à l’équipe. Dans ses mots, : « Mèsi pou travay nap fè a, mèsi pou fason nou fèm santi m. Petèt ke nou poko wè tout valè travay nap fè a, men li ede m anpil. Mèsi. »
Briser le tabou, un jeudi à la fois
Proposer un espace de santé mentale en Haïti, c’est se heurter à une réalité culturelle tenace. Dans l’imaginaire collectif, consulter un professionnel de la santé mentale reste associé à la folie. DevlopMantal le sait, et a choisi d’y répondre par l’approche plutôt que par le discours.
« On a choisi d’adopter une approche progressive et non jugeante », explique Nathanaëlle Bien-Aimé. « L’objectif n’est pas de forcer la parole, mais de créer les conditions pour qu’elle puisse émerger naturellement. »
Le Refuge accueille aujourd’hui un public diversifié. Des adolescents encore en uniforme scolaire, des jeunes adultes, des adultes. Ce qui les a poussés à franchir la porte, selon les témoignages recueillis, c’est avant tout le besoin de parler, et de ne plus porter seuls ce qu’ils vivent. Beaucoup disent aussi avoir été touchés par la façon dont l’espace leur a été présenté, lors des campagnes de sensibilisation menées dans des écoles et des quartiers avant le lancement.
Les défis du bénévolat dans un pays en crise
Faire vivre Le Refuge chaque semaine dans le contexte haïtien actuel relève d’un engagement qui n’a rien de confortable. Les membres de DevlopMantal sont des professionnels bénévoles, avec leurs propres responsabilités par ailleurs. Les moyens matériels et financiers sont mobilisés de façon créative, souvent au prix de sacrifices personnels.
« Assurer des séances régulières demande beaucoup de constance et une grande capacité d’adaptation », reconnaît la fondatrice. « Mais malgré tout, la motivation des participants et l’impact qu’on observe nous encouragent à continuer. »
La vision à long terme est claire : étendre Le Refuge à d’autres villes du pays, en particulier dans les zones défavorisées où l’accès à la santé mentale reste le plus limité. Développer des clubs pour enfants. Rendre l’accompagnement psychologique plus proche des réalités quotidiennes.
DevlopMantal : Qui sont-ils ?
Fondée le 22 février 2025 par Nathanaëlle Bien-Aimé, psychologue et étudiante en master de psychologie clinique à l’Université Franco-Haïtienne du Cap-Haïtien, DevlopMantal est une organisation à but non lucratif dont la mission est de promouvoir la santé mentale et le bien-être psychosocial à travers la prévention, la sensibilisation et l’accompagnement communautaire.
Au-delà du Refuge, l’organisation propose des accompagnements psychologiques individuels accessibles avec de petites contributions, des ateliers de sensibilisation et de formation, ainsi que des activités de développement cognitif, émotionnel et social pour les enfants de 3 à 15 ans. Le fonctionnement repose principalement sur le bénévolat de professionnels engagés, soutenu par les contributions des participants et des collaborations ponctuelles.
Le Refuge se tient chaque jeudi, de 16h à 18h, à l’Alliance Française du Cap-Haïtien. L’accès est ouvert à toute personne ressentant le besoin d’écoute, de partage ou de soutien.











